1 ère Séance : Territoires esthétiques en question

Texte d’introduction à la première séance du séminaire du 5 novembre 2013 par M. Bouchier

Territoires esthétiques est un domaine en cours de construction à partir de réflexions sur les relations qu’entretient aujourd’hui l’ensemble des pratiques artistiques, architecturales, de design et de scénographie urbaine avec l’espace public. La démultiplication des événements culturels en Europe et dans le monde, de même que la variété des programmes et des faits esthétiques prenant place dans l’espace public sont des évidences largement médiatisées qui nous interrogent de même que les objets, les événements, les dispositifs spatiaux et les aménagements qui donnent leurs formes et leurs spatialités à ce que nous nommons les Territoires Esthétiques. La sortie des artistes au cours du XXe siècle dans la ville, dans le paysage et aujourd’hui dans le monde, couplée avec l’application des politiques culturelles œuvrant pour la démocratisation de la culture à toutes les échelles de l’espace public (édifice, quartier, ville, métropole) contribue activement à la transformation esthétique des territoires. Par ailleurs, le dispositifs que sont les Capitales Européennes de la culture, les « paysages culturels », les villes et des quartiers créatifs donnent un cadre législatif et économique à ce projet de démocratisation qui s’inscrit au cœur des processus de développement d’une ville, d’une région métropolitaine, de  processus de reconquête de territoires ou de sites industriels. L’intégration des arts en général dans ces dynamiques, rend visibles ces projets tout en les augmentant de parametres esthétiques. Les faits esthétiques donnent donc leur image aux territoires. La diversité de leurs formes, de leurs échelles, de leurs temporalités tient à ce que les territoires accueillent l’interdisciplinarité et se construisent par le croisement des domaines de l’architecture, du design d’espace et d’environnement, de l’art contemporain, de l’aménagement paysager et de l’aménagement lumière. Ainsi, l’architecture iconique, l’art public et urbain, l’art contextuel ou relationnel, les objets culturels tels que les monuments, améliorent la qualité de la ville et de la vie en facilitant les usages, en requalifiant les ambiances par le biais des jardins, de l’éclairage public, d’environnements sonores, par la présence d’œuvres d’art et de mobilier urbain. Ils donnent une structure visuelle à de grands territoires comme l’Estuaire de Nantes, accompagnent la construction d’infrastructures de transport comme le tramway dans de nombreuses villes françaises (Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Nantes, Marseille ou Paris), ils rendent visible la reconquête des paysages et de les sites post industriels comme le célèbre programme de redéveloppement culturel de la Ruhr en Allemagne ou celui du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Par ailleurs, les événements annuels à échelle nationale ou locale organisés par les instances de la culture, comme les Nuits Blanches, la Fête de la musique, de la poésie ou de la science, pour ne citer que les plus populaires ou les événements d’une plus grande ampleur comme les dispositifs des Capitales européennes de la culture, sont l’occasion pour les villes comme Lille en 2004, Marseille en 2013, de produire des événements ponctuels ou des programmes à long terme ayant un impact social ou urbanistique par la transformation et la requalification spatiale qu’ils impliquent.

Cet ensemble de choses constitue la partie visible et la matière de ce que nous essayons de penser. Du fait même de leur dissémination à toutes les échelles du territoire et de leur nature interdisciplinaire, ces faits touchent et interpellent directement les habitants, les usagers, les amateurs d’art, les promeneurs, les touristes qui sont invités à pratiquer « esthétiquement » l’espace public. Par la sollicitation de ces acteurs, ces faits intéressent directement les sciences humaines, la sociologie et la géographie culturelle en particulier. et l’utilisation de l’art contemporain à des fins diverses sur lesquelles nous reviendrons, ainsi que la mobilisation des artistes dans les dispositifs des politiques culturelles, font que ces faits urbains relèvent du champ de l’esthétique.

Nous utilisons le terme de fait plutôt que celui de phénomènes pour signifier que nous nous situons à côté de la phénoménologie. Nous ne nous intéressons pas ici aux choses elles-mêmes ni à la manière dont elles agissent directement sur nous, transforment nos affects par l’intermédiaire de nos sens. En revanche, nous cherchons à établir ce qui détermine leur présence dans l’espace public, ce qui dirige, ce qui informe et ce qui structure le monde esthétisé dans lequel nous vivons. Nous cherchons également à comprendre le modèle dont ils sont la présentation et la représentation.

Au delà des effets positifs des politiques culturelles qui donnent largement accès à l’art par le biais de l’aménagement, au delà de la qualité esthétique qu’ils apportent à l’espace, nous recherchons la nature des déterminismes politiques et économiques de l’esthétisation des territoires.

Quels sont les enjeux politiques, éthiques et économiques de ces faits dont on fait l’hypothèse qu’ils sont l’expression visible du « capitalisme esthétique »[1] qui expose et met en scène dans l’espace public la culture devenue une marchandise polymorphe ? Relisons ce qu’écrivait Manfredo Tafuri en 1979 : « La ville est donc considérée comme une superstructure, et l’art est désormais chargé d’en donner une image superstructurelle. Le Pop Art, l’Op Art, les analyses sur l’imagibilité urbaine, l’esthétique prospective, concourent au même objectif : masquer les contradictions de la ville contemporaine par leur résolution dans des images polyvalentes, par l’exaltation figurative d’une complexité formelle (…) La récupération du concept d’art joue donc une fonction précise dans cette opération de couverture ». La fonction de l’art a maintes fois été décrite comme une théâtralisation du politique. Il semble probable qu’aujourd’hui, les Territoires esthétiques sont une allégorie du capitalisme. Le système économique globalisé qui surdétermine notre espace réapparaît sous des formes esthétiques structurées par un design global (touchant tous les niveaux de gestion et de production de l’espace) et imprégnant l’ensemble des faits ou événements ponctuels qui peuplent notre quotidien. Ce design, en tant que dessein et dessin, met en interaction les dynamiques : Politique/ Territoires/Acteurs/Faits. Notre objectif est de construire une réflexion ainsi que des modélisations simplifiées de cette complexité systémique et esthétique que nous nommons « Territoires esthétiques ».

Hannah Arendt qui publia en 1954 un texte clairvoyant intitulé « La crise de la culture » a critiqué les impacts sur la culture et sur la société des mécanismes de massification générés par l’industrie culturelle. Ce qu’indique Arendt dans sa critique de la montée en puissance de la culture de masse dans les années 50, est la rupture entre une société d’avant la révolution industrielle du XIXe siècle et la société d’après, soumise à une industrialisation dans laquelle la culture est considérée comme un produit marchand. Ce qu’elle annonce (il y a 60 ans) se réalise pleinement aujourd’hui : expansion des industries culturelles, homogénéisation des cultures par la diffusion de standards, réduction des données culturelles locales à des clichés consommables (Kafka et Prague, Mao à Pékin) utilisation des œuvres d’art et des produits culturels à des fins « secondes » comme le marketing urbain ou l’attractivité touristique. Nous abordons, à la suite d’Hannah Arendt, la relation de la culture avec les territoires d’un point de vue critique, c’est-à-dire à partir de ce qui sous tend les faits esthétiques et culturels qui prennent place en très grand nombre dans les villes et dans l’espace public des démocraties à économie forte. Quelle sont les fonctions des arts déposés massivement dans l’espace public, comment sont ils instrumentalisés ? L’artiste est-il encore comme le décrit H. Arendt « le dernier individu à demeurer dans la société de masse et le producteur authentique des objets que chaque civilisation laisse derrière elle comme la quintessence et le témoignage durable de l’esprit qui l’anime? [2]   Est-il le chaînon manquant nécessaire à la résolution de l’énigme de la fracture sociale  et post moderne?


[1] Olivier Assouly, Le capitalisme esthétiqueEssai sur l’industrialisation du goût, Paris, Editions du Cerf, 2008.
[2] Hannah Arendt, La crise de la culture (1954), Gallimard, 1972, p. 257.

 

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